3- Groupe, individu et identité

 

Le changement est considéré par la pensée chinoise comme la nature même du réel. Si la réalité est constamment en transformation, c’est parce que les choses qui la constituent ne sont pas façonnées comme des éléments fixes et séparés, mais comme des composants en relation d’interdépendance constante. En termes de liens, cela signifie qu’ils ne sont pas considérés comme un simple lien relationnel tissé entre des entités préalablement individualisées, distinctes, mais qu’elle participe à la construction des êtres dans leur existence et leur devenir.
On retrouve le même esprit dans une partie de go où les pierres sont interdépendantes et ne peuvent agir et survivre en étant isolées. Elles sont effectivement posées seules, dans un premier temps, mais elles constituent rapidement des groupes non seulement pour survivre mais également pour former des territoires. Elles sont donc vouées à être connectées pour exister et se développer. Cette vision nous pousse donc à repenser les notions de groupe, d’individualité, d’identité ou d’altérité et propose par la même occasion de porter un regard neuf sur l’inévitable conflit que ces deux dernières provoquent lorsqu’elles entrent en contact.

 

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Une des caractéristiques du Go qui nous saute immédiatement aux yeux, c’est que c’est un jeu dans lequel les pierres ont pour objectif majeur de se regrouper et de se connecter pour former des ensembles à la fois viables et puissants. L’une des premières choses qui est enseignée aux débutants est la capacité à repérer les différents modèles de connexions possibles entre les pierres, à travers différentes formes telles que le nobi, kogeima ou encore le kosumi (cf. figure ci-contre).
Cette notion fait immédiatement référence à la pensée cosmologique chinoise portée par cette idée d’interdépendance des éléments qui constituent notre monde. Il est même possible d’en trouver des applications directes au niveau social et politique à travers, par exemple, les enseignements de Confucius. En effet il invite ses élèves à transmettre autant que possible cette idée que s’insérer dans le monde de manière harmonieuse, en évoluant et en s’adaptant est le seul moyen d’atteindre une sociabilité sereine.

 

 

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Cette importance accordée au groupe par la population chinoise trouve une explication dans leur histoire. Dans leur conception, le caractère « roi » peut être traduit par « celui qui fait le lien entre la Terre, les Hommes et le Ciel ». Ainsi, l’homme placé à la tête du peuple est garant de l’harmonie sur terre. De nombreuses dynasties ont été renversées car leurs représentants étaient considérés comme illégitimes face aux « mandats célestes » qui pouvaient être retirés si l’empereur se trouvait incapable de maintenir cette harmonie. Là-bas, l’empereur n’est donc pas considéré comme représentant de Dieu ou comme un roi occidental qui assied sa légitimité sur le droit divin, mais comme une personne qui a fait preuve d’un talent particulier pour garantir la paix et l’harmonie dans le pays.
De la même manière, au Go, toutes les pierres sont au même niveau. Leur force est issue de leur habileté à se constituer en groupes autonomes. Il est vrai que parfois, une pierre peut revêtir une importance particulière grâce à sa position favorable dans un contexte précis, mais elle n’aura jamais plus de valeur intrinsèque qu’une autre de ses consœurs.

 

Cette valorisation du groupe est absolument primordiale dans la pensée chinoise. Elle repose sur l’aspect naturel et nécessaire de l’interaction entre les éléments d’un groupe, qu’ils soient des hommes dans une société ou des pierres sur un plateau de jeu. Cela ne veut évidemment pas dire que les individus d’un groupe sont aveuglément soumis à ce dernier. Sa part d’unicité continu d’exister au sein du groupe, à l’image de la conception de l’Homme que développe le confucianisme. A son époque, Confucius développe une nouvelle idée dans le domaine du « sens de l’humain » à travers laquelle il exprime que l’Homme ne devient humain que dans sa relation à l’autre et que le « moi » ne saurait se considérer comme une entité isolée du reste du groupe, retiré dans son intériorité, mais bien comme un point de convergence d’échanges interpersonnels.

 

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L’esprit du jeu développé dans le Go est en totale adéquation avec cette conception de l’individu puisque chaque pierre est posée sur une intersection et non sur une case statique. Elle est dès sa naissance destinée à nouer des liens, à se connecter en prenant vie sur un carrefour. La survie et l’évolution de cette petite pierre passe donc obligatoirement par la connexion à d’autres individus pour former un groupe, une société qui façonnent les cellules véritables d’un processus de survie. Notre petite pierre forge donc son identité à travers sa capacité à nouer des relations et non dans son essence qui lui serait exclusive et éternelle.

 

Au Go, comme dans la vie finalement, « être » signifie être en relation. La personne dans son individualité a belle et bien une existence reconnue légitime, mais les liens qu’elle tisse, entretient et développe avec son environnement sont absolument déterminants. D’ailleurs, les parents qui dispensent une éducation confucéenne valorisent chez leur enfant le sentiment d’interdépendance avec, notamment, les personnes de son environnement familial. C’est le principe de l’holisme, mis en lumière par Richard Nisbett (professeur de psychologie sociale à l’université de Columbia), que « tout est le résultat du changement et de l’opposition. Rien n’existe isolément et indépendamment, mais tout est relié à une multitude de choses différentes ». Ces réseaux mis en place dès l’enfance sont enrichis et développés tout au long de l’existence de l’individu, lui permettant d’agir quotidiennement en élaborant des stratégies basées essentiellement sur le relationnel.

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En Chine, l’identité d’un être ou d’une chose est donc forgée à travers ces conceptions de groupe et d’individu. Une partie de go offre à ses prétendants l’opportunité de s’interroger sur leurs rapports à l’identité, héritages directs de la vision occidentale. En effet, la philosophie grecque installe dans notre vision du monde le postulat qui évoque que les objets animés ou non disposent d’une essence qui leur est propre et inaliénable. Nous revenons donc sur cette idée d’identité fixe qui nous caractérise et nous définit en dehors de tout contexte.
À l’époque de l’Athènes antique, Platon avançait que « les idées et les formes étaient dotées d’une réalité véritable et que le monde pouvait donc être comprit grâce à des approches logiques de la signification, et ce sans même se référencer au monde des sens. Si l’essence d’un objet venait à être modifiée, l’objet n’est plus lui mais autre chose ». De son côté, Aristote soutenait la vision de son précepteur en développant le concept du tiers exclu à travers lequel il affirme que « A est A ou bien n’est pas A ». Ce principe est resté en vogue jusqu’au XXe siècle, lorsque la notion de complémentarité de Bohr a fait son apparition dans l’univers de la physique quantique, détrônant le carcan du tiers exclu. Son intervention a permis d’établir les fondements scientifiques de nouveaux systèmes non aristotéliciens, de la même manière que les sciences mathématiques avaient été bouleversées par l’apparition de systèmes non-euclidiens au XIXe siècle.

 

Cette réflexion essentialiste est succédée par une notion commune à une grande partie des langages européens : le verbe « être ». C’est l’existence de cette locution qui favorise notre addiction pour la recherche de l’essence de chaque chose, phénomène et personne. Car en effet, elle nous cloisonne dans une représentation uniquement basée sur les caractéristiques d’un individu et donc à l’« essentialiser».
Tout dans notre langage facilite l’abstraction de concepts et de mots par leur construction grammaticale. Dans la langue française, par exemple, il nous suffit simplement d’ajouter un suffixe à un nom pour le placer à un niveau logique plus abstrait. Avec des terminaisons telles que « -ation » ou « -ité », nous avons le pouvoir de façonner de nouvelles notions exactement comme dans le cadre d’une réalité ou d’une situation. Heureusement pour nous, notre structure de pensée a pu mener des réflexions fécondes. Par exemple, la recherche en laboratoire est fondée sur cet état de pensée puisqu’on y étudie des objets isolés. D’un autre côté, nous restons totalement aveugles aux vérités de l’être puisque lorsque l’on dissèque un animal, par exemple, on est capable de connaître son anatomie ainsi que sa composition organique mais nous sommes incapables d’expliquer ce qui fait de l’oiseau un être volant vivant dans un environnement spécifique. De même notre progression dans la physique quantique démontre que les particules dites subatomiques sont absolument inexploitables lorsque sont retirés de leur environnement initial et lorsque l’on ne tient pas compte du contexte d’observation, dont la première étape concernerait l’observateur lui-même : l’homme et sa conscience.

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La hiérarchisation de nos priorités est donc discutable puisque nous tenons compte des relations qu’entretiennent les objets entre eux uniquement dans un second plan. Cela va même jusqu’à exprimer le fait qu’une nouvelle relation s’impose comme une dimension supplémentaire de l’objet, mais ne modifie en rien son identité première. La notion que nous avons du « moi » marque une frontière brutale entre l’individu et le monde. En d’autres termes notre mode de pensée nous isole totalement, nous sommes en rupture totale avec le reste du monde.
Ici, nous pouvons reprendre notre analogie avec une partie d’Echecs, car si nous retirons les pièces du plateau, elles conservent une valeur fixe, indépendamment d’une partie. Alors qu’au Go, une pierre qui n’est pas sur le goban n’a absolument aucune valeur puisqu’elle est caractérisée par le contexte dans lequel elle est plongée lors d’une partie. Les méandres d’une partie de go nous fait prendre conscience que les choses n’ont pas de vérité ou ni même d’identité en dehors de ce qu’elles deviennent. Le statut d’une pierre évolue au cours d’une partie. Ses capacités et son identité sont plus liés à l’évolution du contexte dans lequel elle est plongée qu’au déploiement linéaire de ses qualités intrinsèques. Certes, une pierre à une position spatiale (abscisse-ordonnée) sur le plateau ainsi qu’un placement chronologique, mais ce double contexte espace-temps lui donne à la fois ses potentiels et limites d’action, mais son identité est établie à partir des choix stratégiques et situationnels mis en place.

 

Par les processus de réflexion que le go nous impose, on comprend que ce sont les relations qui font les éléments mais que l’inverse est également indéniable. L’évolution d’un contexte permet le développement et l’ajustement de l’action et c’est cela qui construit l’identité des éléments qui y participent. C’est donc la connexion qui fait la pierre et non l’inverse. C’est dans un souci de relation de solidarité que les pierres d’une partie de go amorcent un dialogue à travers une cadence ludique face aux pierres ennemies. C’est ce qui rend une partie addictive et étonnante. À l’image d’un individu dans le monde, une pierre sur le tableau n’est à l’origine ni de sa cause ni de sa finalité. Son avenir est dessiné à travers le projet dont le groupe auquel elle s’intègre va être porteur.

 

La connexion d’une pierre à une autre ou un groupe signifie augmenter le nombre de libertés de ce dernier et c’est en cela qu’il a une chance accrue de survivre. Pourtant, une pierre qui se connecte est privée d’une de ces libertés.
En effet, une pierre isolée posée sur un goban dispose, au départ, de quatre, trois ou deux libertés (qui dépendent de l’endroit où elle est posée, comme sur la figure ci-contre). Toute nouvelle pierre qui vientliberte se lier à elle entraîne la perte d’une liberté pour chacune d’entre elles. Ainsi, une pierre qui ne possède plus de liberté est soit partie intégrante d’un groupe, soit entourée de pierres ennemies et est donc considéré comme morte (elle est alors retirée du plateau). Cette particularité du jeu met en avant que pour survivre et élever son potentiel, il faut passer par une privation d’une partie de ses libertés.
C’est un principe important que malheureusement en Occident nous avons vite fait d’assimiler à un paradoxe. En ce qui me concerne, je suis partisante du fait que cette opposition complémentaire est source de dynamisme et de créativité. Pour augmenter le nombre de nos libertés, il faut nous en priver d’au moins une. Ainsi, nous pouvons nous intégrer à un groupe qui va nous léguer les libertés qu’il défend et qui le structurent. Philosophiquement, l’unicité et le Tout rétroagissent mutuellement et simultanément. C’est cette fabuleuse complémentarité qui permet et assure la souplesse et la réalité d’un système. Un individu dont les libertés sont réduites favorise la naissance de nouvelles possibilités à l’échelle du groupe.
Une personne construite selon les croyances occidentales a tendance à se considérer comme seule contre le monde. En Chine, ils sont partisans d’une vision holiste qui considère le monde comme un tout dont les éléments sont interdépendants, et la liberté n’a rien à voir avec le désir de libération individuelle. Ils n’ont pas cette position prétentieuse de l’Homme seul face au reste du monde qui revendique son affranchissement. Les Chinois sont donc adeptes de cette capacité à limiter ses possibilités et libertés individuelles pour se relier et donner du sens à la notion de groupe.

 

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Cette culture est même remarquable à travers le cinéma et les fictions puisque les histoires de héros de l’ombre solitaires qui sauvent le monde réunissent plus d’esprits américains ou européens que chinois. La notion d’équipe, de groupe, de solidarité est très présente dans ce que la culture chinoise transmet au reste du monde. Mais surtout, chaque héros issu de leur perception du monde prouve son attitude à remettre et maintenir en place l’harmonie du monde. À mes yeux, c’est ce qui rend leur vision si riche, élévatrice et passionnante! Je pense que trouver le juste équilibre entre leur système de pensée et le nôtre pourrait nous emmener encore plus loin que ce soit en tant qu’être ou en tant que partie intégrante d’une société ou d’un groupe. Une autre conséquence de cette pensée holiste, qui m’est chère également, est la notion d’humilité vis-à-vis des capacités individuelles de chacun, bien installée dans la culture chinoise. Leur important, c’est parvenir à l’harmonie. La supériorité ou l’exceptionnalité n’a pour eux que peu d’intérêt. Alors que de notre côté nous faisons tout pour nous isoler et échapper à cette brimade collective de notre liberté individuelle, la population chinoise considère que le groupe et l’autre sont une condition essentielle à sa propre existence.

 

Cette structure de pensée nous oppose également sur la résolution de conflits. En Occident notre patrimoine philosophique et religieux nous inculque l’idée de deux conflits originels : le premier entre les hommes vivant dans l’illusion et les Dieux ayant accès à la vérité ; le second entre les hommes qui vivent dans la punition d’avoir cédé au péché originel et le Dieu créateur. Dans les deux cas nous nous privons de perfection et de liberté. Ce qui ne nous empêche pas de tendre vers ces idéaux (ou est-ce à cause de cela ?). Nous sommes continuellement tiraillés entre le réel et le voulu qui génèrent et nourrissent en nous une pensée spéculative, et ce depuis des siècles. Chez nous, faire face à un conflit est équivalent à renoncer à vivre, c’est une action perçue comme une soumission à la seule fatalité, comme une lâcheté. D’ailleurs les guerres que nous lançons sont souvent déclarées au nom de principes absolus qui font référence à une métaphysique du bien et du mal. Le conflit est donc connoté positivement…
En Chine, ça n’a absolument rien à voir ! Le conflit est considéré comme un facteur de désordre qu’il faut absolument éviter ou désamorcer pour assurer le maintien du principe suprême : l’harmonie.

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Cet article s’inscrit dans le dossier évoquant l’analogie entre le Go et le monde du développement personnel. Vous pouvez accéder aux autres articles de ce répertoire ici:

1- Philosophie de l’action1428
2- La constance du changement
3- Groupe, individu et identité
4- La structure du vivant
5- Complexité et chaos
6- Vision globale et attracteurs étranges

© 2016 - 2017, Marie Peyron. Tous droits réservés.

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