2- La constance du changement

 

Nous avons vu précédemment que la différence de conception de stratégie entre une partie d’Echecs et une partie de Go est très représentative de celle qui oppose la vision du travail entre un Français et un Chinois. Nous, français, avons tendance à agir comme dans une partie d’Echecs. Nous aimons avoir connaissance de toutes les pièces, évaluons et agissons en fonction de cette réalité-là.

Le Chinois, lui, est conscient que les pièces arrivent de manière progressive. A chaque fois qu’une nouvelle pierre est posée, elle modifie l’ensemble de la structure du jeu. Cette différence illustre notre divergence d’appréciation de deux notions fondamentales qui rythment notre quotidien : le temps et le changement.

 

Dans notre culture occidentale, l’essence des êtres et la linéarité du temps sont les deux faces d’une même pièce. De cette logique à dominante linéaire se façonne une structure silencieuse de notre système de pensée, par deux conséquences bien ancrées : la croyance en une origine de toute chose et de la linéarité du temps. Chez nous, le temps de toute chose se résume donc de la manière suivante :

temps-lineaire

 

Depuis Isaac Newton et ses Philosophiae naturalis principia mathematica, et ce jusqu’au début du XXe siècle, la physique classique confirme que le cours du temps est un élément continu et linéaire, mesurable et absolu. De plus, ce temps est également réversible puisque les lois de la physique classique s’appliquent à un instant « t » comme un instant « -t ».

Mais ce n’est pas fini, tout ceci constitue l’axiome d’une autre croyance, qui consiste à dire que les êtres et les objets qui nous entourent ont tous une « essence », une « identité première » dont la pureté serait observable en retournant à leur origine, dans le passé, avant que le temps inéluctable ne souille cette identité. Ce sont ces notions de recherche de causes premières et de fin ultime dans l’origine qui a fortement imprégné notre pensée occidentale. Elles se retrouvent même dans la psychanalyse freudienne et l’astrophysique contemporaine, avec le couple Big Bang-Big Crush, cette théorie pouvant être perçue comme l’héritage direct des écrits bibliques sur la genèse et le jugement dernier. On peut donc s’apercevoir que cette croyance est profondément ancrée dans le développement et la conception de notre système de réflexion et d’évolution depuis le tout début de notre histoire.

 

De cette structure du temps, découle inévitablement la vision récurrente d’une déchéance, d’un déclin que chaque étape de notre histoire reformule en termes plus ou moins alarmistes. Déclin conçu implicitement sur cette même idée qu’il y a un début à tout et qu’il coïncide avec la pureté identitaire de chaque chose que le temps a depuis corrompue. Le temps avance donc inéluctablement et les humains sont condamnés à être pris dans sa course inexorable et tragique. C’est pourquoi nous somme si attachés à notre passé. Un grand nombre de nos souffrances est lié à cette conviction de la permanence. Prenons l’exemple de personnes très anxieuses, déprimées. Ce qui est douloureux pour elles ce n’est pas uniquement de souffrir d’anxiété ou de tristesse pathologique, c’est surtout d’avoir l’impression que cela ne s’arrêtera jamais et que cette souffrance est encastrée dans chaque parcelle de sa vie et va les accompagner jusqu’à leur dernier souffle.

 

Le changement considéré comme la nature même du réel nous est donc totalement inconcevable.

 

Cependant, depuis le XXe siècle, la science occidentale propose de nouvelles conceptions du temps. Aujourd’hui, on peut distinguer trois dimensions différentes du temps : le temps physique, mesurable, celui de l’horloge et le temps psychique dont Saint-Augustin avait déjà soulevé l’ambiguïté à travers les mots suivants « si tu ne me demandes pas ce qu’est le temps, je crois le savoir. Si tu me demandes ce qu’elle temps, alors je ne sais plus. »

une-fractale-horloge

Notre notion du temps a été profondément bouleversée par la relativité d’Einstein puisque le temps est désormais associé à l’espace pour former l’espace-temps, cadre de la nouvelle physique, mais il est également relatif c’est-à-dire que sa mesure dépend de l’endroit où se trouve son observateur. Notre vision du temps n’est donc plus absolue, ni forcément linéaire et n’est plus réversible non plus. De ce fait, la flèche du temps qui permet de distinguer le passé du futur a été confirmée à la fois par la physique mais également par la biologie : des interactions entre particules ou molécules modifient irréversiblement leur information initiale. L’entropie ainsi produite oriente le temps par des phénomènes irréversibles. Pour mettre des mots plus simples sur cette idée, il est impossible de récupérer l’huile une fois que la mayonnaise est montée.

 

Malgré tout, la vision dont nous sommes le plus imprégnés reste celle du temps classique absolu et linéaire qui nourrit une vision spécifique du changement. Nous continuons donc de croire profondément au fait que les choses ne changent pas beaucoup ou, si elles changent réellement, le changement futur va continuer dans la même direction et à la même vitesse que le changement en cours.

 

A l’inverse, les Asiatiques modernes pensent que les choses changent constamment et que le mouvement dans une direction particulière peut être un signe que les événements sont sur le point d’inverser leur orientation. Le système mental chinois peut donc se résumer très simplement ainsi : le temps, c’est du changement. Le Go en est l’expression ludique. Cette vision du temps que nous avons, n’est pas partagée par la conscience chinoise classique. En effet, si nous devions schématiser la conception chinoise du temps, elle se présenterait plutôt comme ceci :

temps-cyclique

 

Cette conception cyclique du temps échappe ainsi à la répétition et au déroulement mécanique de ce dernier. Cela signifie que nous ne sommes plus soumis à un temps linéaire, historique, mais que l’on entre dans un temps cyclique, fluide et vivant, dont il est symptomatique qu’il ait été réintroduit dans la pensée occidentale par le biais de l’éternel retour nietzschéen. Attention, il ne s’agit pas là d’éternel retour du « même », mais de retour avec des variances, de répétitions certes, mais qui surviennent toujours dans des formes différentes, inconnues et des reformulations nouvelles. Dans de telles conditions, les tergiversations sur l’origine des choses occupent bien peu de place. Les interrogations concernant les origines peuvent être envisagées mais uniquement d’une manière généalogique et historique, c’est-à-dire sans spéculation philosophique.

Ainsi, l’identité individuelle n’est conçue que comme une phase biologique et sociale, le temps étant l’expression d’une permanence continue. En Chine, l’origine des choses n’a donc ni la valeur ni le sens que nous lui prêtons en Occident. Les mythes de la création n’y ont pas la même influence sur le champ de la pensée.

 

 

Yin yang

En Chine, il n’existe pas de vision d’un temps linéaire qui entretient la nostalgie et la quête de ses origines. Il faut savoir que là-bas, la valeur historique et symbolique de quelque chose n’est pas inscrite dans sa représentation matérielle, mais dans l’idée et la perception que nous en avons. Par exemple, lorsque les autorités prennent la décision de conserver un quartier historique, celui-ci est en fait généralement rasé pour être reconstruit à l’identique : le neuf peut donc être du vieux. Cette souplesse intellectuelle par rapport au passé peut être perçue comme la résultante d’une pragmatique prédisposition aux changements.

 

La mise en conscience de cet état de continuel changement est, chez nous, la cause d’une grande souffrance. En effet, lorsque l’on vit un moment de joie et que cela change, on souffre. On souffre du chagrin d’avoir laissé échapper des instants qui nous sont chers pour prendre la main sur autre chose (pas toujours désagréable d’ailleurs). Notre besoin de garder le contrôle sur tout ce que nous possédons nous interdit cette liberté de laisser aller quelque chose pour en attraper une autre. Les fleurs fanent, la jeunesse s’envole et toute rencontre peut finir en séparation. C’est une souffrance pour nous car on ne veut pas accepter le changement incessant qu’est la vie. Finalement rien, nous-même, nos pensées, nos émotions, notre être fondamental mais également toutes les choses venues de l’extérieur n’ont de substance car tout change à un moment donné.

 

estampe-chinoise

La philosophie chinoise est à l’image du Yi Jing (traduit par « Traité canonique des mutations » « Classique des changements »), un système de signes binaires qui était utilisé autrefois (et encore aujourd’hui) pour faire des divinations. Cette connaissance ne vise pas à expliquer pourquoi une situation et ce qu’elle est mais à comprendre les potentiels énergétiques qui s’en dégagent pour mieux orienter ses choix. Comme en PNL, elle préconise de se poser la question du « comment ? » au lieu de celle du « pourquoi ? » chère à notre civilisation occidentale, qui propose de retrouver la source des problèmes psychiques afin de les expliquer et, pourquoi pas, de les résoudre.

En Chine, la recherche des moyens d’action concrets est donc privilégiée à la révélation d’une vérité unique et intangible. Cette vision des choses est inscrite jusque dans l’écriture de la langue chinoise. En effet, elle n’a pas de flexion. Les caractères sont invariables : c’est-à-dire qu’un mot peut-être un verbe, un nom, féminin ou masculin, présent ou futur. Pour connaître la nature du caractère, il faut donc se fier au contexte dans lequel il est inscrit.

À travers cela, on apprend que l’environnement formel, social et culturel d’un énoncé, verbal ou écrit, est déterminant pour en comprendre le sens. Dans cet univers de changements permanents, il apparaît alors évident que les objets, comme les humains n’ont pas une « essence » unique qui leur est propre. Finalement il importe peu d’aller retrouver une pureté essentielle originelle. L’important étant de savoir se repérer dans le champ de force en présence que constitue le réel et d’y trouver une méthode pour se maintenir en cohérence dans un monde en perpétuel mouvement.

 

 

11366

Le Go nécessite cette vision porteuse qu’est celle de l’impermanence. Ce jeu est l’incarnation ludique d’une pensée qui voit en la constante mutation du monde le seul élément de stabilité. Les jeux de Go et d’Echecs étaient élevés au rang des quatre pratiques auxquels devaient s’exercer un lettré, avec la musique, la calligraphie et la peinture. Les intellectuels de l’histoire chinoise estimaient que la pratique et l’évolution dans ses jeux habituent l’esprit à prendre plaisir aux multiples possibilités, combinaisons et surprises qui naissent à chaque instant de situations constamment nouvelles. Ils pouvaient ainsi travailler sur leur personnalité profonde puisque leur agressivité se trouvait apaisée alors que leurs âmes faisaient l’apprentissage de la sérénité, de l’harmonie, et de la joie de contempler le champ infini des possibles.

En effet, l’un des principes fondamentaux du jeu de Go est qu’il ne peut pas y avoir deux fois la même situation sur le goban. En d’autres termes, il est absolument impossible que la situation ne change pas.

 

Sur le plateau de jeu, cet état de perception est symbolisé par les règles principales du jeu de Go : la capture des pierres et la règle du ko. Ces deux lois de base ont pour fondement la nécessité de changement qui doit animer une partie. Toutes deux développent ainsi le même principe, un joueur qui pose une pierre ne doit pas redonner au goban un état identique déjà joué.

ko

La règle de capture, au Go, est très simple : une pierre ou un groupe de pierres qui ne disposent plus de liberté (c’est-à-dire, plus d’intersection(s) libre(s)) est mort et retiré du plateau. La règle du ko interdit aux joueurs de reprendre une pierre qui vient de capturer l’une des siennes (cf. figure ci-contre). Dans le langage du Go, ce mouvement s’appelle un « suicide ». Il est interdit sauf s’il permet la capture d’une ou plusieurs pierres. Il va de soi que l’interdiction du « suicide » n’est pas d’ordre moral, mais lié à cette idée de perpétuel changement. En effet, se suicider reviendrait, au Go, à poser une pierre immédiatement retirée du Goban, lui rendant sa situation initiale, ce qui est absolument inconcevable dans le mode de pensée chinois.

Aucune action ne peut aboutir à la conservation d’un état antérieur. Agir, vivre, c’est obligatoirement altérer la situation. Au Go, il est donc conseillé aux joueurs de s’adapter et d’avoir la sagesse de fortifier et consolider leur position à temps, c’est-à-dire adopter une posture yin complémentaire du yang, pour ne pas se laisser happer par sa propre ivresse de conquête, aveuglante et inefficace à long terme.

 

Une partie de Go nous permet donc de travailler notre capacité à sortir de notre zone de confort et à nous décentrer par rapport à nos habitudes. On peut considérer que c’est un outil qui peut nous aider à échapper à un conditionnement politique ou culturel, ce pilote automatique silencieux de la pensée qui régit l’intégralité de nos comportements et vision du monde.

Le jeu génère une multitude de principes rétroactifs qui nous poussent à envisager le monde comme un constant renouvellement où il n’y a jamais de répétition à l’identique dans un contexte exactement inchangé.

 

 

 

Cet article s’inscrit dans le dossier évoquant l’analogie entre le Go et le monde du développement personnel. Vous pouvez accéder aux autres articles de ce répertoire ici:

1- Philosophie de l’action1428
2- La constance du changement
3- Groupe, individu et identité
4- La structure du vivant
5- Complexité et chaos
6- Vision globale et attracteurs étranges

© 2016 - 2017, Marie Peyron. Tous droits réservés.

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